Déborder Bolloré

Faire face
au libéralisme autoritaire dans le monde du livre.



Adresse aux
ex-auteurices de Grasset. 
Trahissez mieux,
trahissez vraiment ! 

Depuis quelques jours, nous voyons le milieu culturel de gauche et de droite s'agiter. Iels n'y croyaient pas jusqu'au « scandale » du licenciement de l'éditeur historique de Grasset, Olivier Nora ; mais oui, l'achat du groupe Hachette par Vivendi en 2023 a des effets à retardement. Des effets aussi bien matériels que symboliques. Or, quand le milieu culturel s'agite, il fait beaucoup de bruit. Il écrit des tribunes auxquelles d'autres tribunes répondent (et nous entrons dans la ronde) et il donne le ton de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas. Il trace la ligne rouge qui coïncide souvent avec ses propres intérêts.

Le 16 avril 2026, 170 auteurices des éditions Grasset claquent la porte de ce qui était auparavant leur « maison, [...] une famille1 », maintenant soldée aux intérêts des militant·es d'extrême-droite. Le déclencheur ? Olivier Nora, patriarche de cette maison, limogé par le nouveau pouvoir en place. Et cela ne convient pas aux auteurices. Partout on fait l'éloge avec plus ou moins d'emphase d'un directeur qui, depuis 26 ans, aurait su être pour la maison d'édition, « le rempart et le ciment, par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement2 ». Laure Adler le rappelle dans ses différentes prises de paroles, et le communiqué des auteurices aussi : au sein de Grasset se « côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n'étaient pas d'accord sur grand chose3 ». Pour elles et eux, Olivier Nora était un défenseur de la démocratie et de la pluralité d'opinions. Or il est clair ici que le terme d'« opinion » sert davantage à normaliser les idées franchement islamophobes4 des Caroline Fourest, Beigbeider, BHL et consorts, dont on peut se permettre de dire que leur contenu est, dans une grande majorité, réactionnaire — sans rappeler le projet de publication de Boualem Sansal, dont on souligne que le conflit n'est pas né de la publication en elle-même, seulement d'un désaccord autour de la date de sortie5.

Soyons clair·es : il n'y a chez Grasset aucun pluralisme, sinon dans les limites du cadre capitaliste et de la consensualité bourgeoise — c'est à dire l'antinomie même de la notion de pluralisme, si c'est elle qu'on cherche à sauver. Interrogeons-nous donc, sur les vertus réelles de cette réunion d'auteurices « qui ne sont pas d'accord sur grand chose ». Posons-nous la question sans naïveté : quels intérêts pour le capital et les militant·es de l'économie à favoriser une telle coexistence ? Olivier Nora, contrairement à ce qu'essaient de dire certain·es des ex-auteurices de Grasset, fait de la politique. Patron de son entreprise, libéral, il cherche à accroître le capital de sa société en publiant des livres. C'est un dirigeant qui, comme beaucoup d'autres, a compris que le capital se satisfait de n'importe laquelle des opinions, pourvu qu'elle ne remette en cause ni la position médiatique, ni la place symbolique de Grasset. Donc, de n'importe quelle opinion soumise au capitalisme médiatique — fût-elle dangereuse et dégueulasse.

Une telle réponse, sûrement trop matérialiste, prend le risque de s'attirer les foudres des « romantiques » du livre : celleux qui oublient que la pensée s'établit à partir de conditions matérielles. Qui l'oublient souvent car il est facile, arrangeant sûrement, pour la bourgeoisie de s'abstraire des conditions matérielles de production, et qui, refoulant cela, se trouvent stupéfait·es lorsque le réel frappe à la porte — ou plutôt la défonce à grands coups de bottes. Alors oui, comme le dit Virginie Despentes dans un entretien qu'elle accorde aux Inrockuptibles, « quoi qu'on nous dise, l'union continue de faire la force6 ». Seulement, quelle force fait quelle union ?
En définitive, il faut se demander comment le siège de Bolloré a-t-il été possible, et si son établissement sur les ruines encore flamboyantes des anciens empires libéraux qui ont préparé le terrain pour son arrivée n'en est pas la stricte condition.

Il en ira de la responsabilité de chacun·e d'essayer de voir au-delà de ses intérêts individuels en refusant, par exemple, de répondre docilement à l'appel d'une bourgeoisie libérale s'achetant une respectabilité en se réclamant de la lutte contre l'extrême-droite. Voilà l'exemple d'une radicalité qui fait commerce, une radicalité qui coûte peu tant tout le monde y trouve son compte. Les mauvais esprits, que certain·es d'entre nous sommes peut-être, ricaneront en pensant que derrière la tribune de Gallimard et consorts se signent déjà des contrats d'auteurices. Alors, nous aimerions inviter les ex-auteurices — pas toustes bien sûr car nous n'avons pas les exigences démocratiques d'Olivier Nora — de Grasset (et pourquoi pas les futur·es ex-Stock ?) à se demander si certain·es des éditeurices signataires de la tribune du Monde publiée dans la nuit du 17 avril font, ou non, partie du problème. Par exemple, à quelle distance se tenir d'une ex-ministre de Macron et du président d'un grand groupe en concurrence direct avec Hachette ? Qu'arrivera-t-il aux ex-auteurices de Grasset, moins bankable que d'autres, qui ne trouverons pas d'éditeurices pour les faire signer ? Jusqu'où ira la solidarité interne de votre réunion d'auteurices si différent·es ? À quoi cette signature engage-t-elle ?

Il est important d'insister sur le sérieux de cette invitation qui ne masque pas son amertume. Oui, nous sommes un peu amèr·es. L'amertume n'est pas forcèment bonne conseillère et nous confine seulement à la critique et à la caricature, de notre position aussi bien que de la vôtre. Mais, s'il est question de littérature – et c'est de cela dont il est question – c'est aussi à partir de cette amertume que l'on écrit. À partir d'une certaine forme de détestation du monde tel qu'il va, et pas seulement du processus de fascisation en cours ; à partir, aussi, de la haine du consentement généralisé à l'horreur, pourvu qu'on en soit tenu éloigné ; puis, de la conscience qu'il y a des responsables du malheur, que d'autres appellent des irresponsables. Il s'agit de porter l'analyse d'une situation au-delà des tribunes et des mots, de la porter jusqu'à ce qu'elle engage. Autrement dit, de prendre au sérieux les conséquences matérielles de la pensée sur nos vies et sur les vies d'autres, notamment de celleux qui en font plus directement les frais.

Si plus tôt nous parlions d'agitation, c'est qu'il nous semble voir chez certain·es acteurices du monde culturel un empressement à se montrer solidaires. Solidarité de papier qui engage peu à prendre réellement position. Ou bien, seulement à prendre position sans faire valoir ses conséquences. Plus précisement, nous n'avons lu ou perçu aucune proposition dans les publications de ces derniers jours, seulement de la gesticulation. La gesticulation a ses bienfaits, elle rassérène sûrement, elle prépare à autre chose. Notre invitation est une incitation à cet « autre chose », pour aller plus loin que la consternation et pour se questionner ensemble sur nos positions respectives aux différents niveaux de la bataille culturelle en cours. Il ne s'agit pas pour nous de quémander plus de publications pour les maisons d'édition indépendantes (nous n'en aurions quoi qu'il en soit ni l'envie, ni les moyens), mais plutôt de prendre en compte l'endroit depuis lequel vous luttez. Plus précisement, vous avez assisté, aux premières loges, à la prise en main de Grasset et de Hachette par Bolloré, vous devez témoigner de cela : à quoi avez-vous dû renoncer et pourquoi avez-vous mis tant de temps à partir ? Donnez nous le goût de votre privilège, soyez sincères et dites-nous ce qui attache au rôle d'auteurice dans une entreprise servant manifestement l'extrême-droite et le grand capital. Comment Olivier Nora vous présentait-il la chose ? Vous faisait-il miroiter que cela ne durerait pas ? Qu'il aurait les moyens de sauvegarder votre indépendance ? Et vous, pensiez-vous en restant qu'il serait possible de résister depuis l'intérieur ? Mais soit, vous êtes à présent passé·es à l'« action » : vous menez dorénavant une lutte pour vos droits d'auteurices — à l'endroit des contrats – pour reussir à vous rétracter lorsque les conditions de publications ne vous conviennent plus.
Vous pourriez néanmoins en profiter pour faire jouer vos liens parmis celles et ceux qui n'on pas pu partir : celleux qui « font les paquets7 », les technicien·nes mais aussi les autres auteurices qui n'ont pas d'autre choix que de rester. Les faire jouer pour trahir vraiment, pour en entraîner d'autres dans votre trahison. En suscitant leurs témoignages, et en utilisant votre nom pour les publier bien sûr, mais aussi en les soutenant au-delà des mots, peut-être en finançant une caisse de grève pour les employé·es d'Hachette — qu'iels puissent freiner la cadence et être assuré·es d'un soutien matériel — ou encore en redirigeant vers une telle caisse les droits d'auteurices que vous touchez grâce à vos ventes respectives chez Grasset ? Qu'en serait-il d'une « clause de conscience » qui permettrait à n'importe quel·le employé·e de ces grandes maisons de se casser sereinement en claquant la porte ?

En coulisses, peut-être refléchissez-vous à tout cela ; auquel cas, le secret est recommandé. Sinon, ce texte est une invitation à être plus imaginatif. Plus imaginatif que la position que l'on se donne parfois en écrivant une tribune pour les grand journaux. Plus imaginatif aussi que le simple recours à la politique parlementaire qui remet toujours à demain, qui sème tous les jours le désastre qui se déroule sous nos yeux et qui, elle aussi, a quelque chose à gagner de l'emprise de Bolloré sur l'un des plus grands groupe éditorial de France.

L'époque ne nous donne pas le luxe de l'espoir et c'est pour cela que nous sommes rétif·ves à l'idée de vous féliciter pour votre courage et votre sens de la décision. D'aucun·es diront que vous ne cherchiez pas à vous attirer nos hourras et iels auront sûrement raison. Malgré tout, nous tenions à vous faire passer ce message. Vous jouissez d'une position particulière, utilisez-la ! Quant à Olivier Nora, bon débarras.


  1. Laure Adler annonce que Grasset « c'est une famille » dans une de ses interventions dans le podcast « Crise chez Grasset : la chaîne du livre à l'heure de la concentration éditoriale » de l'émission Book Club (publiée le 17/04/2026). En ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/crise-chez-grasset-la-chaine-du-livre-a-l-heure-de-la-concentration-editoriale-5151741 

  2. https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/04/16/grasset-l-integralite-de-la-lettre-de-depart-et-la-liste-des-115-auteurs-signataires-qui-quittent-la-maison-d-edition_6680470_3234.html 

  3. Ibid. 

  4. Un terme qu'elle rejette depuis 2005 : car, selon elle, forgé par les mollah iraniens et relayé par des courants islamistes. 

  5. Le 19 avril 2026, le Journal du Dimanche (propriété de Bolloré) publie une lettre de Bolloré qui réagit à la polémique. On y parle des performances économique de Nora mais aussi du désaccord autour de la publication du livre de Sansal : « Le 6 juin prochain, la maison Grasset aura la joie et l’honneur de sortir le nouveau livre de Boualem Sansal qui débarquera en librairie à cette date. Le dirigeant de Grasset voulait le sortir à la fin de l’année – ce qui était contraire à la volonté de la direction Hachette, qui est le réel propriétaire de Grasset. » En ligne : https://www.lejdd.fr/culture/exclusif-affaire-grasset-la-reponse-de-vincent-bollore-171828 

  6. https://www.lesinrocks.com/livres/virginie-despentes-sur-leviction-dolivier-nora-quoi-quon-nous-dise-lunion-continue-de-faire-la-force-694106-16-04-20 

  7. Laure Adler, ibid.